L'amour en Cage / Love in a cage
L'interview originale a été faite en Anglais par David Bowman.
L'écrivain Irlandais Ronan Bennett parle de l'année qu'il a passé dans une prison Britannique et de la difficulté à combiner la politique au genre romantique.
16 Nov.1999 - L'Irlandais et moi avons sympathisé au téléphone. Lui à Londres, et moi à New-York. Le fait que j'aime son dernier roman "Le Catastrophiste" a bien aidé pour l'interview: ce livre a quelque chose de démodé; une intrigue à la manière de "The Quiet American" (Un Américain bien Tranquille) au sujet d'un observateur troublé au sein d'un conflit international. La différence: le héros de Bennett, Gillespie, est un Irlandais bien tranquille; un journaliste-romancier observant le conflit entre colons et citoyens au Congo Belge en 1959.
Gillespie et Inès, une journaliste Italienne, traversent alors une crise émotionnelle et sont en plein conflit d'intérêt; alors que l'Irlandais reste étranger et pragmatique face à la situation du pays Inès, elle, est une fervente partisane de l'indépendance du Congo Belge.
Avant que nous parlions des problèmes politiques et de l'incarcération de Bennett à la prison de "Long Kesh" en 1974, l'Irlandais me demande: "Alors comme ça, vous êtes écrivain, vous aussi. Debout à l'aube tous les matins…Et que faîtes-vous? Mille mots par jour, ou plus que ça?"
Son accent est léger. Je lui réponds: "Et bien, je ne compte pas. Vous, oui?
- Oui, répond-t-il, et des fois c'est tout juste au dessus de deux cent. Ne serait-ce que corriger une phrase peut parfois diviser le nombre de mots par deux arrivé à la fin de la journée".
Ah! je vois maintenant. Il fallait bien s'en douter. Après tout, Bennett est un de ses écrivains là: un styliste brillant. sa prose habile me rappelle la pureté de celle de James Salters ou Joan Didion. Il serait bien du genre à retourner une satanée phrase dans tous les sens. Nous continuons notre bavardage:
"Alors, quel genre d'Irlandais êtes-vous, pour habiter à Londres? Lui demandé-je.
Et bien vous savez, comme beaucoup d'Irlandais j'ai pris le bateau et je suis venu. Je pensais alors que je venais pour six mois au plus, pour travailler. Et ça, c'était il y a vingt ans…"
Nous parlons pendant une heure, et j'apprend qu'il doit passer à New-York sous peu.
Deux semaines plus tard nous continuons donc notre conversation dans un café bon marché près de l'hôtel Gramercy Park.
Bennett est mince, dans la quarantaine avec un visage qui j'imagine, plaît aux femmes.
"Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire au sujet du Congo Belge?
Je voulais explorer le rôle de l'écrivain dans une société polarisée par la politique. Je savais que je ne voulais pas situer l'action en Irlande afin d'avoir un impact à une plus grande échelle.
Quelles sont les parallèles directes entre le Congo Belge dans la fin des années 50 et l'Irlande?
Les deux pays ont tous deux fait une sorte d'enchère pour l'indépendance, en maintenant leurs implications dans des intérêts économiques plus puissants, des intérêts politiques, et coloniaux. Des choses, en fait, toujours prises à partie. Les Zaïrois eux-mêmes sont aussi divisés que les Irlandais. J'ai décrit des événements qui sont plus significatifs pour un lecteur Irlandais que pour un Américain et j'ai parsemé mon texte d'indices, par exemple, il y a un moment où Stipe, (un Américain désagréable) dit à Gillespie que les Etats-Unis n'ont aucun intérêt personnel, stratégique ou économique au Congo Belge, et ça, c'est une phrase que le gouvernement Britannique a employé au sujet de l'Irlande.
Puis-je être franc? Récemment je me suis entendu me plaindre à un biographe de Yeats (poète Irlandais) du fait que, de manière générale, je manquais de patience et de compréhension à l'égard de problèmes politiques.
(Patiemment) Je peux comprendre qu'une personne issue d'une société stable et organisée soit impatiente vis à vis d'un pays comme l'Irlande où les conflits auraient dû être réglés depuis des années, mais rien n'en a été fait.
Pourquoi avez-vous été emprisonné?
Cela nécessiterait une très longue explication, mais en gros ça remonte au début des années 70 où un très grand nombre de jeunes hommes catholiques était arrêté en masse et allait en prison. J'étais encore à l'école quand on m'a arrêté.
Qu'aviez-vous fait?
Je n'avais rien fait. En fait, la plupart des gens qui ont été arrêtés dans ces années-là n'ont jamais été inculpés; les Anglais ont introduit une loi spéciale permettant l'incarcération sans qu'il y ait jamais de procès.
Alors vous étiez prisonnier politique?
Oui, j'ai été emmené dans une prison politique du nom de Long Kesh qui rappelait en fait un camp de prisonniers de la seconde guerre mondiale, avec des cabanes, des tours gardées, un grillage etc.
C'était à une quinzaine de kilomètres de Belfast; Long Kesh était auparavant une station de la RAF (Royal Air Force), et des soldats Américains y ont également établi leur camp lors de la seconde guerre mondiale.
L'endroit a rapidement été converti en prison. (Une pause.) Je dois dire que je me sens quelque peu gêné d'en parler parce-que mon expérience là-bas n'a rien d'exceptionnel. Ce serait très difficile de trouver une famille catholique à Belfast dont un des membres n'aurait pas été emprisonné à un moment ou un autre ces dernières trente années.
Tous les prisonniers étaient-ils des sympathisants?
En majorité, ils étaient soit des membres d'organisations républicaines, soit effectivement, des sympathisants.
L'endroit lui-même était assez lugubre, balayé par les vents, on y avait froid la plupart du temps. Il y avait sans doute une atmosphère d'une grande brutalité, mais en même temps il y avait un formidable sens de la solidarité entre les hommes. Vous entrez dans cette prison comme un enfant effrayé, et au lieu de vous faire brutaliser par les prisonniers, vous vous rendez compte que vous en connaissiez la plupart, de votre quartier ou de votre école…Souvent, c'était comme une réunion de famille. Alors, d'une drôle de manière, en rétrospective, je ne regrette pas du tout cette expérience.




